Les États-Unis et la mondialisation économique

Les États-Unis et la mondialisation économique

L’économie américaine est confrontée aux nouvelles règles de l’économie mondiale nées du choc de la crise financière de 2008 et de la transition vers un monde multipolaire, au sein duquel le pays est amené a partager davantage ses responsabilités internationales. Dans sa quête d’adaptation, la politique économique étrangère des Etats-Unis s’articule autour des actions financières de la Réserve fédérale et d’axes stratégiques définis par l’administration.

En mai 2008, quelques mois avant la faillite de la banque Lehman Brothers, le journaliste américain Fareed Zakaria annonçait 1′′avènement d’un monde post-américain marqué par le déclin relatif de l’hégemonie américaine face aux nouvelles puissances émergentes. La crise financière est venue accréditer l’hypothèse du journaliste sur de nombreux points, mais pas sur tous.

Une prépondérance financière maintenue

Le rôle ambigu joué par Washington au lendemain du

déclenchement de la crise a révélé les tensions existant au sein d’un système économique international en pleine mutation. D’une part, les excès du capitalisme financier et les crispations d’un système politique très polarisé ont semblé remettre en question la supériorité longtemps tenue pour acquise du modèle libéral américain.

Le renouveau de l’intérêt porté au multilatéralisme et la plus grande ouverture sur ces questions dont fit preuve l’administration Obama, ont souligné la position de faiblesse dans laquelle étaient les Etats- Unis au lendemain d’une crise dont ils étaient les principaux responsables. La Chine affichait dans le même temps ses ambitions sur les continents asiatique, sud-américain et africain, ainsi qu’une grande fermeté diplomatique dans des dossiers clés comme les négociations sur la lutte contre le changement climatique.

Si la crise a mis en lumière les nouveaux rapports de puissance au sein de l’économie mondiale et ravivé les débats sur la pérennité du modèle américain, elle a aussi permis, à certains égards, de réaffirmer la prépondérance financière des Etats-Unis dans le monde. Les répercussions mondiales de la crise sur le commerce international, le volume des investissements directs à l’étranger et les transferts de fonds des migrants vers leur pays d’origine, ont notamment ont mis une nouvelle fois en exergue la profonde dépendance de l’économie mondiale à l’égard des Etats-Unis.

Moins connues sont les mesures d’urgence déployées par Washington au beau milieu de la crise financière, et en particulier la fonction de banque centrale mondiale jouée par la Réserve fédérale (Fédéral Reserve, Fed) américaine. Cette dernière a en effet élaboré un dispositif visant non seulement à soutenir la demande par l’octroi de crédits ou de facilités de crédit et à préserver la solvabilité des banques américaines, mais surtout à rétablir la stabilité du système financier international. D’une part, elle a mis en place des accords de swap avec quatorze banques centrales étrangères afin de prévenir leurs manques de réserves en dollars. D’autre part, en concertation avec les autres banques centrales, elle a introduit un nouveau dispositif temporaire d’adjudication (Term Auction Facility, TAF) destiné à accorder un prêt d’urgence à des institutions bancaires et financières en difficulté.

Ce que la plupart des Américains ont longtemps ignoré, avant qu’une enquête parlementaire ne le révèle quelques années plus tard, c’est que la majorité des fonds débloqués alors ont été destinés à des banques étrangères. Selon un haut responsable de la Fed, le dispositif temporaire d’adjudication a en quelque sorte « permis de prétendre que nous réglions un problème américain, alors que le vrai problème était la vulnérabilité des banques européennes vis-à-vis du dollar ».

Part des prets d'urgence obtenus par les banques

 

Le graphique ci-contre représente l’origine des banques commerciales bénéficiaires d’un TAF, ainsi que d’un Commercial Paper Funding Facility (CPFF), un autre type de prêt d’urgence accordé aux entreprises par la Fed. Dans le premier cas, les banques américaines n’ont obtenu que 35 % des 474 milliards de dollars prêtés par la Fed. Dans le second, ce pourcentage représentait 41 % sur un total de 183 milliards. Ainsi, au beau milieu d’un cataclysme économique sans précédent depuis la crise de 1929, la puissance financière des États-Unis est venue à l’aide du reste du monde.

À côté des actions de la Fed, d’autres indicateurs tendent d’ailleurs à démontrer la pérennité de la puissance économique américaine. En 2012, les Etats-Unis concentraient encore à eux seuls 35,1 % de la capitalisation boursière mondiale, loin devant l’Union européenne (19,6 %) et la Chine (7 %). Au premier trimestre 2013, le dollar représentait toujours 62,2 % des réserves de change mondiales. En termes monétaires, les Etats-Unis conservent un « privilège exorbitant » qui perpétue leur suprématie financière.

Pour relativiser cette puissance, certains observateurs mettent en avant le poids de la dette américaine – qui a dépassé la barre des 100 % du PIB – et la part souvent exagérée – des bons du Trésor américain détenus par la Chine. Les débats sur la dépendance financière des Etats-Unis ne doivent cependant pas se substituer à la réalité qui est celle d’une interdépendance économique sino- américaine. Les réserves de change considérables amassées par la Chine (plus de 3 300 milliards de dollars fin 2012.) et sa position de créancier des Etats-Unis occultent une dépendance réciproque.

La Chine peut en effet difficilement faire autrement que de financer le déficit commercial américain sans lequel elle ne peut écouler ses exportations. Non seulement l’économie chinoise dépend de ces flux financiers et commerciaux sino-américains mais c’est la survie même du régime politique de Pékin qui repose sur la pérennité de la croissance économique. En outre, l’achât des bons du Trésor américain par la Chine tient moins à une volonté de contrôle qu’au statut de valeur refuge de ces bons. Ni Hillary Clinton et ni son successeur au département d’Etat ne devraient donc s’en inquiéter : la Chine est encore loin de pouvoir faire pression sur les Etats-Unis en raison de sa position de créancier.

 

Echange de marchandise entre les continents

 

Une puissance commerciale en compétition

Dans le domaine du commerce international, l’hégémonie américaine est beaucoup plus malmenée. En 2012, la Chine est devenue le pays pesant le plus dans les échanges internationaux de marchandises avec plus de 3 870 milliards de dollars d’importations et d’exportations, contre 3 820 pour les Etats-Unis. Depuis quelques années, l’empire du Milieu s’est hissé au rang de premier exportateur mondial devant les Etats- Unis et 1′′Allemagne. Un chiffre illustre à lui seul le déclin relatif de la puissance industrielle américaine : entre 1992 et 2012, le déficit de la balance commerciale américaine (marchandises) à l’égard de Pékin a été multiplié par dix-sept, une tendance qui s’est accrue avec l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001.

Les tribulations de la politique d’exportation

Certes, l’économie mondiale est loin d’être un jeu à somme nulle dans lequel la santé d’une nation se résumerait à sa balance commerciale. L’essor fulgurant du marché chinois a créé un nouvel eldorado pour les sociétés américaines, dont les exportations ont été multipliées par quinze sur la

La valeur entre parentheses est en %

même période. En outre, les Etats- Unis conservent un avantage compétitif non négligeable dans le domaine des services, secteur mondial en pleine expansion, dont ils restent le premier pays exportateur.

Enfin, les multinationales américaines tiennent toujours le haut du pavé : parmi les 500 firmes du célèbre classement annuel du magazine Fortune, 132 ont leur siège aux Etats-Unis, contre 73 en Chine et 68 au Japon. Les entreprises américaines devraient donc continuer à tirer profit du développement chinois pour conserver leur avance.

La « montée pacifique » de la Chine entraîne cependant des ajustements dans l’économie américaine. L’envolée des exportations chinoises de produits industriels depuis l’entrée du pays dans l’OMC et l’effondrement de l’emploi manufacturier aux Etats-Unis depuis le début du xxie siècle sont directement ou indirectement corrélés. Non seulement la concurrence chinoise a exercé une forte pression à la baisse sur les salaires dans les emplois manufacturiers aux États-Unis, mais l’afflux de produits d’importation a contribué à appauvrir les bassins d’emploi industriel du pays.

Alors que les économistes avaient tendance à mettre en sourdine les effets négatifs du libre échange pendant les années 1990, les tendances du marché de l’emploi au cours de la décennie perdue des années 2000 – accroissement des inégalités, érosion de la

classe moyenne – ont amené certains universitaires à reconsidérer les dommages collatéraux engendrés par la mondialisation économique – dommages dont la faillite récente de la ville de Détroit constitue une preuve édifiante.

Depuis 1945, Washington a œuvré pour démanteler les barrières douanières et faciliter l’accès des multinationales américaines aux marchés étrangers en brandissant l’étendard du libéralisme international. Pendant longtemps, les Américains ont, dans une large mesure, modelé l’économie mondiale en définissant les règles de la libéralisation économique tant sur le plan sectoriel -protection de secteurs clés comme l’agriculture, extension des droits de propriété intellectuelle – que sur le plan géographique. L’administration Clinton, poussée par le milieu des affaires, a joué à cet égard un rôle central dans les négociations ayant permis l’entrée de la Chine dans l’OMC.

A l’heure actuelle, les règles du jeu de l’économie mondiale telles qu’elles furent définies par Washington sont de plus en plus contestées comme en témoignent l’émergence du groupe des BRICS et du G20 ou les projets de réforme du FMI. Les Etats- Unis doivent donc repenser leur politique commerciale pour l’adapter aux nouveaux défis d’un monde multipolaire. La crise financière de 2008 a relancé les débats sur le déclin , somme toute relatif qui s’articule autour de deux axes : le soutien aux exportations et la réorientation du processus de négociation d’accords de libre-échange.

Lors de son discours sur l’état de l’Union en 2010, Barack Obama a défini l’objectif principal de sa politique commerciale : doubler les exportations américaines en cinq ans grâce au lancement d’une initiative nationale pour les exportations (National Export Initiative, NEI). Ce programme a permis au président de réaffirmer son soutien aux règles du libre-échange, tout en répondant implicitement aux inquiétudes de l’opinion publique concernant le déficit commercial américain. Quelques semaines apres, le président a créé un nouvel organisme pour la promotion des exportations (Export Promotion Cabinet) chargé de :

1) promouvoir les exportations américaines grâce aux missions commerciales ;
2) améliorer l’accès au financement des exportations ;
3) démanteler les obstacles à l’exportation, notamment les contrôles mis en place lors de la guerre froide ;
4) appliquer les règles commerciales en vigueur ;
5) promouvoir une croissance durable et équilibrée.

Malgré des débuts prometteurs – liés en partie à un rebond des exportations au lendemain de la crise -, la NEI marque désormais le pas. Si l’on rapporte le doublement des exportations en cinq ans à une hausse de 60 % sur une période de trois ans, ce projet ambitieux accuse déjà un retard de 20 points entre la fin de l’année 2009 et le début de l’année 2013. Si l’on compare la progression des exportations durant le premier mandat d’Obama à la performance de ses prédécesseurs, Bill Clinton et George W. Bush, le bilan de actuel président est à peine meilleur que celui de George W. Bush, dont l’action économique avait été pourtant malmenée par l’éclatement de la bulle Internet en 2000-2001 et par la chute du commerce mondial consécutive aux attentats du 11 Septembre.

 

Part des echanges de biens avec les Etats-Unis en pourcentages

 

Vers de nouveaux accords de libre-échange

Le second volet de la stratégie commerciale de B. Obama face aux réajustements de l’économie mondiale passe par une réorientation du processus de négociation d’accords de libre-échange (ALE). Bill

Clinton comme George W. Bush avaient concentré leurs efforts sur la négociation d’accords bilatéraux ou régionaux – l’ALENA sous B. Clinton, l’ALEAC sous G. W. Bush – comme alternative ou complément aux négociations multilatérales menées dans le cadre de l’OMC. Après avoir œuvré pour la ratification des accords bilatéraux de libre- échange dont il avait hérité – avec le Panama, la Corée du Sud et la Colombie – B. Obama a engagé des négociations inter-régionales en vue de signer, d’une part, un accord de partenariat transpacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP) et, d’autre part, un accord de libre- échange transatlantique (Transatlantic Trade and investment Partnership, TTIP).

Le Partenariat transpacifique est un accord de libre- échange qui inclut une dizaine de partenaires commerciaux de part et d’autre de l’océan Pacifique – à l’exception notable de la Chine. Il est défini comme un accord de nouvelle génération en vertu du champ très large des négociations – services, harmonisation réglementaire, entreprises d’état, etc. Il apparaît à première vue bien plus ambitieux que les derniers accords de libre-échange bilatéraux ratifiés par Washington, les enjeux étant autant stratégiques qu’économiques. Un grand nombre des Etats membres du Partenariat trans-pacifique bénéficient en effet déjà d’un accord de libre-échange avec les Etats-Unis. Sur le plan stratégique, le Partenariat trans-pacifique correspond à la nouvelle stratégie du « Pivot » vers l’Asie lancée par l’administration Obama, qui a pour objectif de renforcer la présence des Etats-Unis dans la région Pacifique à l’heure où la Chine s’affirme comme une puissance régionale et mondiale.

Officiellement entamées en juillet 2013, les négociations autour d’un futur accord de libre- échange trans-atlantique entre les Etats- Unis et l’Union européenne obéissent aussi à un double objectif. Il s’agit tout d’abord de re-dynamiser les économies européennes et américaines par la relance du commerce transatlantique à l’heure où les programmes de relance ont fait place à l’austérité. Bien que les barrières tarifaires soient déjà très faibles entre les deux zones, ce partenariat transatlantique pourrait créer des débouchés significatifs de part et d’autre de l’Atlantique. En plus de ses objectifs économiques, l’accord de libre- échange transatlantique est ouvertement destiné à réaffirmer les normes réglementaires occidentales sur des questions comme la propriété intellectuelle ou la sécurité alimentaire.

En somme, la politique commerciale mise en place par Washington vise à réaffirmer le leadership économique américain à travers une stratégie de « con-gagement » (combinant cortainment/endiguement et engagement/ politique de la main tendue) opérée sur plusieurs fronts régionaux et au niveau mondial. Sur le plan régional, Washington souhaite rassurer ses alliés en redéployant son arsenal économique (Partenariat trans-pacifique) mais aussi militaire (notamment en Australie), tout en cultivant une relation bilatérale privilégiée avec Pékin.

Les Etats-Unis et la mondialisation

 

Conclusion

Le pivot vers l’Asie est ainsi une danse à deux temps. A l’échelle mondiale, Obama a réitéré sont soutien à un système intergouvernemental (G20, FMI) qui intègre les nouvelles réalités du monde multipolaire, et ce dans le même temps qu’il tissait des partenariats économiques inter-régionaux en dehors de la Chine.

Loin d’être antagonistes, ces deux mouvements incarnent le réalisme d’un président conscient de la mise en place d’un monde postaméricain. Si les puissances chinoise et américaine semblent dorénavant au coude à coude sur le plan commercial,

les Etats-Unis conservent une prépondérance économique à bien d’autres égards – primauté financière, mais aussi force d’innovation et d’attractivité, softpower.

La crise n’a fait qu’ébranler le modèle de capitalisme américain, avant de réaffirmer sa fonction centrale au sein de l’économie mondiale, comme Washington l’avait fait dans les années 1980 en Amérique latine ou, une décennie plus tard, en Asie. Pour l’ heure, et qu’on le veuille ou non, les Etats-Unis restent en première ligne pour définir les règles de la mondialisation économique. « He whopays the piper calls the tune » (celui qui paie les violons choisit la musique).

Maître de la pensée évolutive intelligente

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