La révolution bitcoin

La révolution bitcoin

La nature hybride de la sulfureuse devise électronique défie les conceptions traditionnelles de la monnaie

C’est peut-être la plus grande surprise économique de 2017. Inconnu du grand public il y a trois ans encore, le bitcoin vient de faire une entrée fracassante sur la scène financière internationale. Lundi 18 décembre, le Chicago Mercantile Exchange a lancé des contrats à terme sur la cryptomonnaie, une semaine après le Chicago Board Options Exchange, l’autre grande Bourse de Chicago. Et ce n’est qu’un début. « La sulfureuse devise virtuelle est en passe de devenir un actif financier comme les autres. Cela va très vite », constate Daniele Bianchi, spécialiste du sujet à la Warwick Business School, au Royaume-Uni.

Il faut dire que celle-ci aiguise les appétits : son cours, qui n’atteignait pas 1 000 dollars (847 euros) en début d’année, frôlait les 19 000 dollars lundi. Une envolée jamais observée, sur aucun actif, laissant peu de doutes sur l’emballement spéculatif dont le bitcoin fait aujourd’hui l’objet. Désespérés par l’univers de taux bas, où plus rien ne rapporte, des fonds d’investissement s’y ruent ; les start-up multiplient les levées de fonds en cryptomonnaies ; même des particuliers, envoûtés par la flambée des cours, en achètent sur les plates-formes dévolues.

Cette «bitcoinmania» suscite des inquiétudes. Les Prix Nobel d’économie Jean Tirole et Joseph Stiglitz la qualifient de dangereuse « bulle ». Dimanche 17 décembre, Axel Weber, le président du conseil d’administration de la banque suisse UBS, a pressé les régulateurs d’intervenir pour protéger les investisseurs. L’Autorité de marchés financiers, elle, met en garde les épargnants : ceux qui tentent l’aventure risquent de tout perdre si la bulle éclate…

A y regarder de près, la capitalisation du bitcoin, supérieure à 320 milliards de dollars, représente pourtant une goutte d’eau dans le système financier mondial. Par comparaison, la capitalisation totale d’Euronext, la principale place boursière en zone euro, dépasse les 2 500 milliards d’euros. Et le nombre de boutiques qui acceptent les règlements en bitcoins reste anecdotique. «Pour le moment, il joue un rôle mineur dans le système de paiement », a reconnu la présidente de la Réserve fédérale (Fed, banque centrale américaine), Janet Yellen, le 13 décembre. Dit autrement : le bitcoin ne représente pas de menace susceptible d’entraîner l’ensemble du système financier dans la tourmente. A cet égard, la véritable menace est plutôt du côté des marchés des actions, largement survalorisés…

Mais, alors, pourquoi l’e-devise au parfum de soufre déchaîne-t- elle autant les passions ? Peut-être parce qu’elle ressuscite le courant de pensée libertarien, qui rejette radicalement toute intervention de la puissance publique. Lancé en 2009 par Satoshi Nakamoto, pseudonyme derrière lequel se cache son inventeur, le bitcoin est indépendant des Etats et des banques centrales. Il s’échange de « pair à pair », sans passer par les intermédiaires bancaires. « Son émission est contrôlée par un algorithme informatique, qui fonctionne grâce à une communauté d’utilisateurs mettant leurs ordinateurs en réseau pour contrôler toutes les transactions en bitcoins », résume Pierre Noizat, co- fondateur de Paymium, une plate-forme d’échanges. Inviolables grâce à la cryptographie, ces transactions sont répertoriées dans une immense base de données publique appelée « blockchain ».

Algorithme inviolable

Longtemps, l’utopie du bitcoin s’est développée en vase clos, au sein d’une communauté de passionnés. Mais, ces derniers mois, les acteurs de la finance, soudain emballés par l’eldorado de la blockchain et de ses possibles applications, ont créé des instruments pour s’inviter à la fête. Comme les fameux contrats a terme, émis en dollars et indexés sur le cours de l’e-monnaie.

Vous avez du mal à suivre? C’est normal. « La nature hybride du bitcoin défie les schémas de pensée traditionnels, car c’est à la fois une infrastructure informatique, un système de paiement et une innovation cryptographique », énumère Philippe Goutay, avocat au cabinet Jones Day. C’est précisément cette nature hybride qui euphorise les uns et angoisse les autres. Dont les superviseurs : faut-il le réguler comme un mode de paiement, un actif financier ou une monnaie ? Mais, au fait, en est-ce vraiment une ?

« Certainement pas, assène Nathalie Aufauvre, directrice générale de la stabilité financière et des opérations à la Banque de France. Le bitcoin ne remplit aucune des trois fonctions d’une monnaie : unité de compte, intermédiaire dans les échanges et réserve de valeur. » Son cours est trop volatil pour qu’on puisse l’utiliser pour fixer des prix. Il n’a pas de cours légal et est concurrencé par d’autres e-devises, comme l’ether. Enfin, sa valeur ne correspond à aucun « sous- jacent », comme une part d’entreprise dans le cas d’une action, ou la puissance d’une économie, comme celle des Etats-Unis, dans le cas du dollar. Or cette valeur sous-jacente est indispensable. Mais, alors, pourquoi l’e-devise ? Pour établir la confiance, pierre angulaire sans laquelle une monnaie ne peut fonctionner.

C’est là que le bitcoin marque un basculement. Car ses défenseurs, eux, accordent une confiance plus grande dans l’algorithme informatique inviolable – puisque des milliers d’ordinateurs contrôlent les transactions en même temps – que dans les Etats et les banques centrales. « Comprendre le bitcoin exige de s’abstraire des conceptions dominantes de la monnaie, dit Odile Lakomski-Laguerre, spécialiste du sujet à l’université Picardie-Jules-Verne, à Amiens. Après tout, l’histoire regorge d’autres formes de monnaies, parfois privées, déconnectées des Etats ou de la valeur des métaux précieux. »

Longtemps, les devises de marchands ont ainsi coexisté avec celes des Etats. Entre 1920 et 1927, des chambres de commerce françaises ont imprimé leurs propres « monnaies de nécessité », tolérées par l’Etat, pour faire face à la pénurie de pièces traditionnelles. Au demeurant, puisque les échanges en euros ou en dollars sont aujourd’hui largement dématérialisés, est-il si fou d’envisager le bitcoin comme la devise du futur ? Et, s’il incarnait une forme « d’ubérisation » de la monnaie ? Des économistes se posent la question.

Seulement, voilà : si la plupart des monnaies privées ont échoué, ou sont restées d’un usage limité, il y a une bonne raison. En cas de problème, les épargnants finissent en effet toujours par se retourner vers quelqu’un pour récupérer les économies. A savoir : la puissance publique. A cet égard, l’exemple américain est éclairant. A la fin du XIXe siècle, les banques commerciales de chaque Etat étaient libres d’émettre des billets comme bon leur semblait. L’idée d’un contrôle centralisé était violemment rejetée. Mais, face aux paniques bancaires à répétition et aux ravages qu’elles provoquaient dans l’économie, les Etats-Unis se sont résolus à créer la Fed, en 1913.

Depuis, comme ses homologues occidentales, celle-ci supervise les banques. Elle augmente ou freine l’offre de crédit en jouant avec ses taux d’intérêt pour éviter la surchauffe de l’économie. Elle injecte des liquidités si le système se grippe ou pour stopper une vague de faillites bancaires. De même, en zone euro, les dépôts des épargnants sont publiquement garantis jusqu’à 100 000 euros. Une protection qui, aujourd’hui, n’existe pas si l’une des plates-formes qui stockent les portefeuilles de bitcoins fait faillite…

«En outre, une monnaie ne peut fonctionner correctement si elle est déconnectée de l’économie réelle », souligne Mme Aufauvre. Ainsi, le cours de l’euro face aux autres devises augmente ou diminue selon l’offre et la demande d’euros : celles des investisseurs et des entrepreneurs installés dans l’Union monétaire, celles des exportateurs et importateurs qui vendent ou achètent la devise européenne. Une mission que le bitcoin ne peut remplir. « Mais, demain, qui sait ?, s’interroge Ludovic Desmedt, économiste à l’université de Bourgogne. Je ne crois pas que le bitcoin supplantera les devises d’aujourd’hui, mais il n’est pas exclu qu’un système monétaire rénové et inédit, s’en inspirant, finisse par émerger. » Ce n’est peut-être pas un hasard si, depuis plusieurs mois, souffle-t-il, les banques centrales, comme celle de Singapour ou la Banque de France, expérimentent la blockchain…

 

 

Maître de la pensée évolutive intelligente

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