Une Silicon Valley en gestation à Shenzen

Une Silicon Valley en gestation à Shenzen

Pionnière des réformes dès les années 1980, la ville est devenue un monde à part en Chine. Aujourd’hui, elle reste exceptionnelle en misant sur l’innovation technologique.

En 2015, Chai Kwong-wah a enfin pris la difficile décision de fermer l’usine de jouets qu’il avait ouverte à Shenzhen vingt ans plus tôt et de transférer son activité au Vietnam. La même année, Homéric de Sarthe a choisi Shenzhen pour démarrer sa carrière dans le monde des sciences et technologies, en lançant une nouvelle application, Shosha.

Ces tournants différents dans la vie de ces deux hommes (l’un hongkongais, l’autre français) sont très révélateurs des changements du marché ces dernières années et de la montée en gamme du secteur industriel.

Au cours des neuf premiers mois de 2015, Shenzhen a enregistré une croissance économique de 8,7 % en rythme annuel, avec un PIB de 1 237 milliards de yuans [168 milliards d’euros]. Parmi les quatre plus importantes agglomérations chinoises, c’est celle qui affiche les meilleurs résultats.

La zone est actuellement sur une pente ascendante. A la pointe de l’innovation, elle est en passe de devenir le grand centre des hautes technologies de Chine. Alors que l’activité économique ralentit dans le reste du pays, le gouvernement local de Shenzhen affiche son dynamisme, conforté en cela par la croissance de 20 % enregistrée depuis un an par les six grands secteurs émergents de Shenzhen (les biotechnologies, Internet, les nouvelles énergies, les nouveaux matériaux, les technologies de l’information et la création culturelle).

La part de ces industries dans l’économie de la zone dépasse celle de n’importe quelle autre grande ville chinoise : elle représentait 35 % du PIB de Shenzhen en 2014, et même 39,6 % au cours des neuf premiers mois de 2015.

Pendant trente ans, l’industrie manufacturière à forte densité de main-d’œuvre avait pourtant été le principal moteur de croissance de la région du delta de la rivière des Perles et même de toute la Chine.

La société de M. Chai, Manley Toys, fabriquait notamment les articles Hello Kitty pour le Japon et les jouets Disney pour l’Europe et les Etats- Unis. Grâce à cela, Chai Kwong-wah est très vite devenu millionnaire. A ses plus belles heures, son usine de Shenzhen employait pas moins de 10 000 ouvriers à temps plein et intérimaires.

Mais, à l’aube de la deuxième décennie du XXIe siècle, Shenzhen s’est tournée vers les hautes technologies. M. Chai a vu ses bénéfices chuter, et en 2014 son usine ne comptait plus que quelques dizaines d’ouvriers. Finalement, il a dû se résoudre à suivre à son tour le grand courant de la délocalisation. A Hanoï, il emploie maintenant près de 4 000 ouvriers pour un salaire moitié moindre que ceux pratiqués dans la province du Guangdong.

Tandis que des chefs d’entreprises manufacturières comme M. Chai se demandent s’ils doivent rester ou partir, Shenzhen avance à grand pas vers le statut de “seconde Silicon Valley”.

Depuis 2013, Shenzhen investit chaque année plus de 4 % de son PIB dans la recherche et développement (R&D), un niveau que seuls la Corée du Sud et Israël peuvent atteindre, bien loin devant les sommes investies par Singapour (2,1 %) et Hong Kong (moins de 1 %). Shenzhen aurait par ailleurs déposé 11 600 brevets, soit près de la moitié des demandes faites dans l’ensemble du pays.

C’est le deuxième plus important lieu de production de produits électroniques du monde. On y trouve de gros sous-traitants comme Foxconn, de grandes sociétés comme Tencent, BYD ou Huawei, ainsi que tout un écosystème de start-up très dynamiques.

Investissements innovants.
Le plan d’action 2015-2017 publié par la commission de l’innovation scientifique et technologique de Shenzhen se fixe notamment pour objectif d’attirer les projets étrangers concernant le matériel informatique du futur, et de favoriser l’implantation de 100 000 fabricants à Shenzhen d’ici à 2017.

De nombreux géants locaux des hautes technologies réinvestissent également une grande partie de leurs bénéfices dans la R&D. Ainsi, la plus grande entreprise du secteur de l’information et de la communication de Shenzhen, Huawei, y a consacré 40,8 milliards de yuans [5,5 milliards d’euros] en 2014, l’équivalent de 14,2 % de son chiffre d’affaires. Son service R&D compte environ 76 000 personnes, soit près de la moitié de ses effectifs totaux.

Pour Qu Jian, directeur adjoint de l’Institut chinois du développement (China Development Institute, CDI) de Shenzhen, la clé du succès de Shenzhen, c’est un système d’économie de marché mature. “Shenzhen est une des rares villes en Chine qui a su développer son économie en s’appuyant sur la force du marché. Les autorités interviennent très peu dans les pratiques économiques des entreprises, sauf pour s’occuper de la répartition des ressources foncières.” Qu Jian schématise ainsi la “culture de migrant” qui règne à Shenzhen : “Tolérant les échecs, encourageant l’innovation.” Ce genre d’état d’esprit contribue à créer un environnement favorable aux innovations technologiques, à l’instar de la Silicon Valley aux Etats-Unis. “Shenzhen est une ville de migrants typique, où la société est très tolérante. La très grande majorité des habitants n’est pas née ici, mais tout le monde se considère comme shenzhenais.”

Shenzhen est la terre de prédilection des jeunes Chinois qui souhaitent créer une entreprise dans le domaine des hautes technologies. Le meilleur exemple en est DJI (Da-Jiang Innovations), le fabricant de drones chinois, une société fondée en 2006 par Frank Wang, 35 ans, qui fait partie aujourd’hui des start-up affichant une des valorisations boursières parmi les plus élevées, à environ 10 milliards de dollars, et qui contrôle près de 70 % des parts de marché des drones civils.

En mars 2015, le magazine Inc. [consacré aux entreprises en pleine croissance] citait Shenzhen parmi les [cinq] meilleurs hubs mondiaux pour start-up, en avançant comme facteur de réussite le fait qu’elle puisse compter sur une industrie manufacturière à bas coût. En revanche, Hong Kong ne figurait pas dans ce classement. En février dernier, l’Académie chinoise des sciences sociales a décerné à Shenzhen le titre de ville la plus compétitive de Chine, aux dépens de Hong Kong, qui occupait cette place depuis dix ans.

Récemment, le quotidien cantonais Nanfang Ribao indiquait qu’à Shenzhen plus de 10 % des 15 mil- lions d’habitants sont des créateurs d’entreprise. Grâce à la politique des pouvoirs publics, qui encouragent la création d’entreprises et l’innovation, le nombre d’étrangers choisissant Shenzhen pour fonder leur société dans le domaine des hautes technologies est en augmentation, même s’il reste modeste. Homéric de Sarthe est l’un d’entre eux.

En septembre 2015, c’est à Shenzhen qu’il a décidé de lancer avec deux amis une application : Shosha (pour “Shoot and Share Your Life”, “filmez-vous et partagez votre vie”). Elle permet de partager de manière unique des moments de votre vie de tous les jours avec les gens que vous aimez. “Pour moi, Shenzhen est encore en plein développement, c’est un territoire nouveau. L’idée de créer cette appli est née de nos propres expériences de vie à Shenzhen. De plus en plus d’étrangers quittent leur famille pour venir chercher ici de nouvelles opportunités commerciales”, explique Homéric de Sarthe.

Maître de la pensée évolutive intelligente

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